ILE DE GOREE

Première biennale des arts africains de Gorée

Lucas est l'invité d'Henry Périer.

 

Ile de Gorée, dans les sous-sols de la maison des esclaves, d'où sont partis des dizaines de milliers d'hommes noirs vers les Amériques.

Rituel de Lucas avec Joseph N'diaye, le dernier esclave symbolique de l'Afrique. Joseph peint avec son sang, mélangé à de la peinture rouge dans une calebasse.

 

Pour visualiser le diaporama ci-dessous en mode plein écran : déplacer la flèche/souris sur la photo et cliquer sur la croix apparaissant au centre.

J’ai exécuté plusieurs tableaux de grands formats, représentant deux hommes noirs symétriques en train de lutter. C’est la lutte du peuple noir contre l’injustice et l’incompréhension qui domine le monde depuis ses origines. Dans chaque tableau, j’ai laissé un espace vierge représentant un triangle, qui deviendra l’âme de la composition picturale. Dans la maison, des esclaves, sur l’île de Gorée, Joseph N’diaye peindra cette partie vierge avec son sang, mêlé à la peinture rouge.
La toile prendra vraiment vie et signification, uniquement par cette partie qui lui rendra son identité véritable et lui donnera vie. Simultanément, cet espace géométrique peint par Joseph se dégagera de la composition du tableau pour avoir sa vie propre et ainsi devenir à lui seul, une œuvre à part entière.
En traçant et en couvrant spirituellement ce triangle, Joseph délimite cette place qu’il s’approprie et inscrit en langage secret, l’histoire de sa vie et celle des invisibles habitants de la maison des esclaves. Car la vie d’un homme en son entier ne peut être contenue qu’à l’intérieur d’une forme géométrique close de toute part. Ce triangle rouge est l’âme de la peinture, la représentation visuelle est abstraite, l’essentiel est seulement visible avec le cœur.

Déjà dans mes songes, je connaissais Gorée, cette île minuscule posée sur l’Atlantique, au large de Dakar. Bien avant que le sable de ses ruelles pose un matelas ocre sous mes pieds, le crissement de mes pas me rappela mon enfance. Il y avait Joseph que je ne connaissais pas encore. Quand je le vis pour la première fois, il portait en lui comme une absence. II semblait être ailleurs, dans un autre temps. Sur son visage, Joseph porte comme un masque, le signe des êtres qui savent et qui attendent que se réalise ce qu’ils ont toujours pressenti. Je le reconnu. Lui aussi.

Cette île minuscule sur la carte du Monde est pour « l’être humain », le lieu le plus émouvant, le plus chargé : symbole d’incompréhension et de misère, où l’homme enchaîné, marqué au fer rouge était réduit à l’état domestique. Depuis, elle est phare qui clignote sur l’océan du monde mais personne ne la voit. D’ici, les esclaves noirs partaient pour le nouveau monde. En fait, ils étaient d’abord parqués dans cette grande bâtisse : « la maison des esclaves ». De là, pendant trois siècles, hommes et femmes empruntèrent ce couloir débouchant sur la mer que on surnomma « la porte du voyage sans retour ». Ils étaient embarqués sur des galères. Les plus faibles, les plus malades, étaient jetés à la mer où ils servaient de pâture aux requins.

Ici habite Joseph N’diaye, hôte de ce lieu depuis 40 ans, l’âme de cette maison depuis toujours. Joseph, le dernier esclave de la terre africaine… Aujourd’hui, à ses côtés, je suis le dernier esclave blanc, le dernier homme libre. J’ai toujours des chaînes. Joseph aussi, car nous avons gardé tous deux le rêve de la liberté.
Joseph porte sur son beau visage, toute la misère du monde. Si ce n’est pour expliquer, d’une voix soudain forte, l’histoire de cette maison à quelques visiteurs, le reste du temps, Joseph a un visage grave et fermé. Il parle à voix feutrée, comme pour respecter le repos des âmes qui habitent ce lieu.
Pendant quarante ans, j’ai avancé, posant un pied devant l’autre. Joseph, beaucoup plus longtemps. Quelle main divine a guidé mes pas jusqu’à lui, accompagné de mes peurs, de mes doutes, de mes rêves et de mes espérances ?  Quelle force mystérieuse a poussé cet homme sage à accepter ce rituel avec un être dont il ne soupçonnait même pas l’existence ?

Dans cette pièce basse et sombre de la maison des esclaves, la lumière du jour filtre par une sorte de meurtrière. Sur les murs lépreux, j’ai tendu les tableaux réalisés pour cette célébration ritualiste, perpétuant ainsi ces rites ancestraux dont le sens profond nous vient de cette aube de l’humanité dont nous avons perdu la conscience.
Joseph N’diaye est le « prêtre » de ce lieu, il en est le gardien et le plus fidèle témoignage vivant. Joseph porte sur son beau visage, la sagesse et la bonté. Il est le reflet de ce que l’on devrait reconnaître et appeler un être humain. Dès le début de ce rituel, Joseph et moi n’étions plus là. Le temps s’était arrêté. Nous ne percevions plus rien de ce qui nous entourait, nous avions franchi la frontière des réalités. Nous étions dans une autre vie, dans un autre temps. Agenouillé, Joseph m’a tendu son poignet. Ce devait être une goutte de sang symbolique. Et puis, j’ai fait mal à Joseph quand j’ai déchiré la veine de son poignet, mal à son corps et à son cœur. Et je me suis fait mal, plus encore, comme pour exorciser la souffrance physique et morale que je venais de lui infliger. Je te demande pardon Joseph, mais il était écrit que cela devait être ainsi. On ne peut trahir l’esprit d’un tel lieu, sans se trahir soi-même  et en trahir la mémoire.
Après un long moment, encore sous le choc, Joseph peignit cet espace vierge géométrique. Il en a d’abord cerné le contour ; c’est sa vie qu’il inscrivait avant de commencer à le remplir. A cet instant, ce n’était plus sa main : elle était le prolongement spirituel des invisibles habitants de la maison des esclaves, l’instrument par lequel ils inscrivaient, par personne interposé, l’histoire d’un peuple, de ses souffrances, de ses révoltes, mais aussi de ses rêves de liberté. Joseph a été choisi, chargé d’une mission. Ce triangle rouge est le réceptacle de leurs misères, mais aussi de leurs espoirs et du rêve de liberté. Cette forme géométrique peinte par Joseph avec son sang, est le symbole vivant de l’incompréhension des hommes, de leurs folies, qu’ils soient de couleurs différentes, d’une même couleur, d’une même race ou d’une même famille.

Quelques heures après la fin de cette célébration, les idées, les impressions insaisissables et inexplicables se sont bousculées dans ma tête, jusqu’à créer un état de choc et un malaise physique indescriptible, jusqu’à essayer de me forcer à oublier à jamais ces instants.
Quelle force mystérieuse m’a poussé à accomplir ce rituel primitif, à faire mal à Joseph dans son corps, à son âme, et à avoir mal avec lui ?
Joseph le sait-il ?
Pour moi, si Dieu le permet, je saurais un jour pourquoi. Il reste sur la toile, la trace du mystère, la trace que cela s’est passé. Avec Joseph, nous nous sommes rejoints le dix-huit décembre dix-neuf cent quatre-vingt-douze, et les pas que nous avons faits chacun de notre côté depuis le début de notre vie, d’autres vies, nous ont amené à cet instant sans prévenir. Je retournerai voir Joseph sur son île de Gorée, dans sa maison des esclaves. Je penserai à lui souvent. Je ne pourrais l’oublier, car s’est  inscrite sur mon poignet, la marque d’un instant mystérieux, indicible, comme l’a marque qu’il a laissé sur la toile. Quand les hommes observeront cette marque rouge inscrite par Joseph, ils devront savoir que l’important est juste derrière ce qu’ils voient avec leurs yeux, et que pour entrouvrir la toile, il faut qu’ils entrouvrent le chemin de leur cœur et de leur sensibilité originelle. La représentation visuelle est abstraite. L’essentiel est seulement visible avec le cœur.

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Je suis un être individualiste. Je n’ai jamais milité ni en action, ni en pensée, pour une quelconque cause. Je suis pour l’Etre, sans distinction de race ou de couleur. Ce rituel primitif, spirituel, je ne l’ai pas accompli pour défendre le peuple noir. Il n’a pas besoin de moi.
Ce n’est pas non plus pour un rapprochement symbolique entre un noir et un blanc, montrant ostensiblement que les hommes sont égaux : ils ne le sont pas. Ils ne l’ont jamais été. Mais ce n’est pas une question de race ou de couleur de peau.
Par cette célébration ritualiste, peut-être suis-je allé à la rencontre de Joseph, le dernier « esclave » noir, le digne représentant des hommes qui ont souffert ici, afin de m’identifier à eux, pour que Joseph accepte de me faire partager leurs chaînes, symbole de misère, mais aussi du rêve de la liberté.
Les nouveaux esclaves à qui l’on a volé jusqu’au rêve de la liberté, sont aujourd’hui dans nos sociétés, sur nos continents, de plus en plus nombreux, vers un processus irréversible. Dans cinquante ans, un siècle au plus tard, ces hommes noirs de la terre africaine seront les derniers « êtres humains » de notre planète, le sol d’Afrique, le dernier paradis. Avec ce rituel, par et grâce à Joseph, peut-être ai-je voulu les rejoindre et ainsi me libérer de mon appartenance par ma couleur, à ces futurs esclaves, ces très prochains inhumains. Par ce rituel, j’ai voulu rejoindre ceux qui seront les derniers hommes libres. Alors, cette marque rouge, inscrite par Joseph N’diaye sur la toile, prend une signification complémentaire. Elle est une projection dans le futur, du symbole de la liberté, le symbole des derniers « êtres humains » de notre terre.

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… A cet instant, ce n’était plus sa main : elle était le prolongement spirituel des invisibles habitants de la maison des esclaves ; l’instrument par lequel ils inscrivaient par personne interposée, l’histoire d’un peuple, de ses souffrances, de ses révoltes, mais aussi de ses rêves de liberté. Joseph’ n Diaye a été choisi pour accomplir cette mission…