Ma démarche

HENRY PERIER, commissaire d'exposition indépendant, biographe de Pierre Restany :

LUCAS ou la signature de la vie
En préambule à sa démarche, LUCAS écrivait :
« Tuer pour ne pas mourir, telle était la loi des premiers hommes qui habitaient cette terre. Effrayé et fasciné par le grand auroch noir, l’homme préhistorique le peignit dans les grottes rupestres, plus grand et plus impressionnant qu’aucune autre espèce animale. Un mythe prenait vie et au cours des milliers d’années qui suivirent, le taureau, victime sacrificielle, entra dans l’imaginaire des hommes. Aujourd’hui, seul le torero perpétue ces rites ancestraux dont le sens profond nous vient de cette aube de l’humanité dont nous avons perdu la conscience et qui fait vivre cet homme avec la peur. En dirigeant ses pas vers l’arène, il change son existence en destin et le talent d’être est dans le destin ».

« Je vais ainsi exécuter des toiles de grand format ayant pour thème le taureau et le torero. Sur chacune d’elle, je laisserai un espace vierge géométrique qui deviendra le point essentiel et vital de la peinture. Dans ma chapelle, les toreros que j’ai choisis « peindront » cette partie avec le « sang du taureau » et inscriront leur nom au bas du tableau. Ces hommes participeront d’une manière aussi importante que le peintre à la création, apportant la touche finale sans laquelle la toile demeurerait imparfaite. Simultanément, cet espace géométrique peint par le torero se dégagera de la composition du tableau pour devenir une œuvre d’art à part entière ».
Projet fou qui fut accueilli par le mundillo et dans le milieu de l’art avec la plus grande réserve et beaucoup de scepticisme… « Projet d’une grande singularité mais difficilement réalisable » avait estimé l’écrivain Jean Cau. « Un acte de foi » avait prophétisé Pierre Restany, le critique d’art planétaire, qui ne demandait qu’à voir.

Instants magiques, émotions intenses…
L’homme de Sanlucar de Barramedas, des marais de Guadalquivir, le mythe vivant de l’Espagne des années 80 est venu. Solitaire et seul…
Immenses, les tableaux disposés sur des chevalets forment une vaste fresque dédiée à la tauromachie. L’atmosphère est électrique. Le torero, le visage grave, les joues marquées par deux rides profondes. L’artiste, hiératique, tendu à l’extrême…
Concentré, Paco Ojeda emplit les espaces géométriques que LUCAS lui a réservé dans ses toiles : scène étrange, moment religieux, indicible. La star de la tauromachie a pleinement saisi la symbolique du geste que lui demandait l’artiste et deux heures durant, va s’inscrire réellement dans l’œuvre. Un exploit que d’avoir amené le célèbre torero à participer à ce rituel ! Instants magiques, émotions intenses qui se répèteront avec Espartaco, Jose Ortega Cano, Litri, Juan Mora et Richard Milian.

« Plus qu’une allégorie multiple de la tauromachie, il s’agit d’un véritable rebus qui va puiser ses sources aux origines de la tradition immémoriale de l’expressivité humaine. Il y a là comme la permanence de ce rapport originel et fondamental entre l’homme et la bête… » résume Pierre Restany dans la préface du catalogue de l’exposition. Et d’ajouter : « Le projet LUCAS a la dimension et la portée d’une légende dans la légende ». Car l’aventure humaine et artistique que vient de vivre LUCAS est extraordinaire certes, mais elle a encore trouvé des prolongements inattendus…

De Lascaux à Lucas
Denis Vialou, l’un des grands patrons de la paléontologie dans le monde, nous livre, à la lumière de sa science, une autre interprétation :
« Le taureau noir de l’arène et « l’homme de lumière » perpétuent cette dualité de la vie et de la mort dans une intimité gestuelle d’une fascinante beauté, d’une fluidité éphémère et lancinante.
C’est elle que LUCAS peint avec une profondeur tragique, magnifiquement émouvante… Mais voilà qu’une tâche rouge, losangique, ensanglante son œuvre. Tout y était apparemment intelligible et ce signe rompt l’immédiateté de la compréhension ! Le bestiaire imaginaire de Lascaux est également habité de signes, de formes géométriques simples ou complexes... Les signes de Lascaux, les quadrilatères rouges de LUCAS, associent dans une vision unique l’homme, l’animal et leurs significations inaccessibles à la seule lecture rationnelle… Elles invitent le spectateur à les parachever par son regard, celui qui confère du sens à ce qui est soigneusement caché… l’abstrait géométrique associé au figuratif, métaphorique de la relation vitale et sans cesse mortelle de l’Homme et de l’Animal.».

L’artiste a donc retrouvé, par la pure intuition, un geste accompli par les premiers hommes de l’humanité. Hallucinant… On en oublierait presque que le support de cette aventure est une œuvre peinte, superbe et de grande qualité. Jean Cau a écrit à ce propos : « J’admire votre entreprise, votre ascèse, mais je vous le redis, sans la majesté de votre talent –je n’emploie pas ce mot au hasard- le chant de votre cérémonie n’ébranlerait pas les voûtes du temple… »

L’évènement de la biennale des arts de Dakar
On était en droit de se demander si LUCAS pourrait donner une suite à une œuvre aussi forte.
« Mais qu’allez-vous faire après ? », lui demandait Jean Cau.
La réponse n’allait pas se faire attendre, fulgurante et paroxystique.
Sénégal, première Biennale des Arts. A un quart-d’heure en chaloupe de Dakar où se déroule la manifestation, LUCAS s’est approprié un lieu unique : la Maison des Esclaves de l’île de Gorée, devenue dès le XVIIe siècle, la base de la traite négrière et par la même, l’un des sites les plus marquants de l’Afrique et de l’histoire de l’humanité. L’opération a été préparée dans le plus grand secret depuis des mois et LUCAS va créer l’évènement. La presse, la télévision ne s’y sont pas trompées et vont délaisser ce jour-là, les officiels qui s’agitent dans la capitale.
Dans une salle voûtée, au sol de sable, l’artiste a accroché trois toiles immenses sur lesquelles il a peint deux hommes symétriques en train de s’affronter : ces tableaux représentent la lutte du peuple noir contre l’injustice et l’incompréhension qui dominent le monde depuis ses origines. Dans chaque toile, il a réservé un triangle vierge que peindra Joseph N’Diaye, gardien depuis quarante ans, de la Maison des Esclaves.

Un symbole vivant de l’incommunicabilité de l’être
LUCAS se souvient : « Joseph, le dernier esclave de la terre africaine… Aujourd’hui à ses côtés, je suis le dernier esclave blanc, le dernier homme libre. Comme lui, je porte toujours des chaînes car nous avons gardé tous deux le rêve de la liberté…  Joseph porte sur son beau visage toute la misère du monde. Si ce n’est pour expliquer d’une voix soudain forte, l’histoire de cette maison à quelques visiteurs, le reste du temps, il garde un air grave et fermé. Il parle à voix feutrée comme pour respecter le repos des âmes qui habitent ce lieu. Agenouillé, Joseph m’a tendu son poignet… Ce devait être une goutte de sang symbolique… Et puis j’ai fait mal à Joseph quand j’ai déchiré la veine de son poignet, mal à son corps et à son cœur et je me suis fait mal, plus encore, comme pour exorciser la souffrance physique et morale que je venais de lui infliger. Après un long moment, encore sous le choc Joseph a peint cet espace vierge géométrique. Il en a d’abord cerné le contour : c’est sa vie qu’il inscrivait avant de commencer à le remplir. A cet instant, ce n’était plus sa main, elle était le prolongement spirituel des invisibles habitants de la maison des esclaves, l’instrument par lequel ils inscrivaient, par personne interposée, l’histoire d’un peuple, de ses souffrances, de ses révoltes mais aussi de ses rêves de liberté. Ce triangle rouge est le réceptacle de leurs misères mais aussi de leurs espoirs et du rêve de liberté. »

Gorée restera sans nul doute, un des maillons primordial d’une œuvre dont on sent profondément, qu’elle est soutenue par un réseau de correspondances intimes et de symboles vibrants de vérité. Quand nous écrivions que « l’appropriation d’un espace sur la toile, par des hommes -les toreros-, qui ont fait de leur vie un sacerdoce, ouvre une nouvelle problématique plastique et de nouveaux horizons pour l’art de ce siècle », nous ne croyions pas si bien dire. Avec cette célébration rituelle sur un support traditionnel de peinture, grande par le respect de la forme et de l’objet comme le disait René Huyghe, Lucas nous fait la démonstration éclatante du pouvoir créateur qui est donné aux vrais artistes.

 

Lucas, Lucas, Pierre Restany
Lucas, Lucas, Pierre Restany

LUCAS PAR LUCAS

 

Ma peinture est ordonnée de façon géométrique dans la totalité de sa composition. Dans chaque œuvre, je laisserai une place vide –carré, triangle ou autre forme géométrique-, marquant de façon exacte le point essentiel et vital du tableau. Je demanderai à des êtres hors du commun, de peindre cette partie vierge avec du « sang » et d’apposer leur nom à côté du mien.
Dans cette idée, ce qui me subjugue et me passionne, c’est que pour la première fois, un homme autre que le peintre va participer d’une manière aussi importante à la création, apportant la touche finale sans laquelle la toile demeurerait imparfaite. Dans l’art, l’idée et le discours philosophique de cette idée comptent autant que la création proprement dite.

Cette petite partie de toile peinte constituera le cœur et l’âme du tableau. Simultanément, elle se dégagera de la composition pour devenir une œuvre d’art à part entière.
Quand cet homme prendra le pinceau et marquera le tableau de son empreinte, il dépassera les limites de cette toile et son geste en lui-même. Dans cette minute, ce n’est pas seulement l’Homme de lumière qui s’exprimera, mais aussi celui, plus secret, des années de misère, des heures où personne ne vous regarde et où il faut se tenir droit quand même, des fatigues et des poussières. Celui des instants fulgurants et celui des doutes, celui des souffrances et des peurs secrètes, celui de la solitude et de la misère… C’est ta vie que tu signes là, tes espoirs les plus fous, tes craintes lancinantes, tes rêves passés et à venir. Tel un enfant, tu empliras cette case avec de la peinture rouge, mais quand tu accompliras ce geste, toi et moi inscriront en langage secret, notre histoire, passée, présente et à venir.

En traçant spirituellement cette figure géométrique, l’homme délimite la place qu’il s’approprie et écrit en langage secret sa vie. Car la vie en son entier ne peut être contenue qu’à l’intérieur d’une forme géométrique, close de toute part. L’essentiel, l’homme et l’esprit de l’homme, réduit à sa plus simple expression et par la même, la plus compliquée parce qu’infinie. Message universel insondable et, puisque Dieu résonne en chaque être, ici plus que nulle part ailleurs, il s’inscrit en filigrane, à l’intérieur de chaque carré ou de chaque rectangle. L’infini cerné, capté, le rêve inaccessible de l’humanité.

L’important se trouve juste derrière ce que l’on voit avec les yeux. La représentation visuelle est abstraite, l’essentiel est seulement visible avec le cœur. Il n’est pas apparent et pourtant, il est bien là, au centre de la toile, qui nous appelle…